Regard renouvelé

7 Nov 2021

7 novembre 2021 – Cela fait tout juste un mois que la construction du pont entre Saou et Draguignan a commencé.
Depuis le 7 octobre, chaque semaine, j’ai refait le chemin de transhumance reliant l’un à l’autre. Cette fois-ci, ce n’est à pieds que je faisais le voyage, mais assise ; ce n’est pas un âne qui portait mes bagages, mais une voiture ; ce n’est pas les chants d’oiseaux qui me portaient, mais la voix de la radio ou celle des conteuses et conteurs habitant les paysages de grands récits pouvant accompagner 3h de route.
 Le 7 octobre, je suis entrée dans la rue de l’Observance pour la première fois.
On n’y vient pas par hasard, C’est une rue à l’abandon me disait l’épicière vendredi.

Ici je suis l’étrangère, celle qui vient d’ailleurs. Dans leurs gestes, dans leurs regards tous·tes me disent Soyez la bienvenue comme je l’ai tant entendu à Oran.

En regardant leur quartier, je le renouvelle.

En ce premier jour, j’ai ouvert les bras et B. a déposé dans mes mains cette petite fille née coiffée, lovée dans sa poche des eaux. J’ai entendu le cri de sa mère surgissant du passé J’ai accouché d’un monstre! J’ai entendu le choc du pied de son père contre le berceau qui ne lui donnait pas un garçon. J’ai entendu le choc du crâne du bébé au bout de la chute. Celle qui a emporté son œil gauche et donne un regard si singulier à B.

J’ai dit : Dans l’Antiquité, naître coiffée était un heureux présage, offrant la chance pour toute une vie. Les marins écossais disaient que cela protège de la noyade, et ils portaient la membrane séchée en amulette. B. a souri. On s’est embrassées du regard. Bienvenue !

A Draguignan, est-ce que certain.e.s portent une amulette pour se protéger des inondations ?

Dans le cercle conteur, la parole de B. coule comme l’eau de Vèbre en automne et nous éclabousse de rires. Les femmes ouvrent le coffre des histoires contées par leurs grands-mères, invitant les montagnes berbères, les blagues sur les terroristes inventées pendant la décennie noire en Algérie, les mariages marocains, sous le regard silencieux de cette femme kurde. Trois jeunes hommes en perte de repère sont pendus aux lèvres des femmes, fascinés comme les petits garçons encore tolérés parmi elles dans les vapeurs du hammam. Ils boivent à la source de leur sagesse.

Chaque semaine, je retourne m’asseoir au pied de ces femmes, à l’écoute de leurs récits.

Je leur partage mes contes en retour. Saad, Saadi et le cordier ont une toute autre résonance ici. L’oiseau et le roi tyran aussi. Dans le regard de ce jeune tunisien qui ne sait pas où il dormira demain, ou dans celui de cette femme kurde, je vois que les mots résonnent de vérité. Ce ne sont pas des contes pour enfants, il le sait bien, je vois le réel se refléter dans ses yeux. Et S. me chuchote : Je reviens parce que ça me fait du bien tous ces personnages qui transforment leur vie, ça fait comme un sol sous mes pieds.

Jour après jour, je me relie à mes ancêtres cartonniers et tisserandes d’Aubusson, je glisse le fil d’or dans le chat de l’aiguille, je raccommode les étoffes déchirées, un tapis se crée sous nos pieds et nous nous asseyons ensemble dessus. Dans le tissage de nos paysages intérieurs, il y a le monde entier. Et plus nos ailes s’ancrent dans nos chairs, plus l’espace s’agrandit. On s’envole pour mieux atterrir dans le précieux de la relation tissée, un petit cocon se crée à la Fabrique, au coeur de ce quartier abandonné aux marchands de sommeil. Il y a nous et tous·tes les autres. Comme dit Michel Hindenoch, après avoir raconter on peut partager trois pommes : « la première est pour celle qui raconte, la deuxième est pour celle qui écoute, et la dernière, on la partage. Pas comme tu crois. On la coupe en deux. La première moitié, tu la lances loin en arrière pour celles qui contaient l’histoire il y a longtemps. La deuxième moitié, tu la lances loin devant pour celles qui la raconteront demain.« 

Conter comme une promesse de retrouvailles.
Partir. Et puis revenir. Encore et encore. Ne pas s’abandonner. Juste revenir.
La parole conteuse n’est pas plus innovante qu’une forêt primaire.
Marcher cette parole est aussi ressourçant que reprendre ce même chemin, saison après saison, dans la forêt de Saou.
Les feuilles froissées frissonnent fredonnent leur chanson sous mes pieds.
La terre m’offre mille bouquets de mariée, rouge, jaune, orange, vert.
J’en cueille un du regard, les couleurs se mêlent, la lumière transperce les nervures pour fêter nos fiançailles d’automne.
Là, cette large souche s’offre en table, quelques pierres semblent posées avec précision.
Les deux chinois sont-ils venus dans le sous bois cette nuit pour une dernière partie d’échec ?
La brise m’enlace, caresse ma peau, je virevolte dans l’air et me redépose sur la terre sablonneuse.
Vèbre vibre ma chair gorge mon âme.
Quand je suis venue ici la première fois je ne pensais pas pouvoir vivre entourée d’une roche si puissante, je craignais l’écrasement. Aujourd’hui elle porte mes pas, surtout lorsqu’elle me surplombe de plusieurs mètres. Dans les cheveux des marins, des rouleaux de vagues, des traces d’écumes, dans les corps des montagnards, l’aplomb du roc, le tranchant de la pierre.
Je marche et je vois les mains en coupe qui bordent l’argile et le corps qui centre le bol dans le tourbillon du tour-monde.
Je vois cet homme qui enlace les arbres et écoute à leur écorce pour choisir l’arbre à sons qui deviendra oud.
Je vois la canne de mon grand-père, gravée jour après jour dans sa solitude vagabonde de déserteur.
Elle est parcourue par le serpent jaune du bois de surface s’enroulant autour de l’axe, les dates et les noms des villages traversés gravés dans le bois sombre des profondeurs.
Il y a tant de manières de naître au monde.
Je choisis celle qui prend soin de la relation et s’en va bercer les petits abandons qui se nichent dans nos vies en accéléré.
Quand viendra l’été, nous accueillerons des jeunes filles du Muy et de Draguignan ici, dans la Drôme.
J’ai hâte de les accueillir à mon tour et de recevoir leur regard sur nos paysages, sentir comme elles les renouvellent.

Stéfanie

Crédit photo : Issue du documentaire Oralité réalisé par Jane Kozlowski – La Fabrique – Draguignan