Aujourd’hui, c’est le 19 mars.
C’est l’anniversaire de ma mère, et de Saleha Moudjari, la chanteuse à la voix d’or qui parle toutes les langues.
C’est l’anniversaire de l’indépendance pour sa terre Algérie, l’anniversaire d’Alger la blanche et d’Oran la belle.
Soixante ans plus tard, certains veulent hérisser de nouveaux murs autour d’Oran.
Que les histoires d’Abdeslem Abdelhak continuent de construire des ponts entre les peuples.
Hier, j’ai arpenté Marseille, et à chaque pas je prenais conscience à quel point la réalité se transforme sous le prisme de nos points de vue situés. Cela fait 10 ans que j’ai quitté la ville bleue. Chaque matin, j’embrasse du regard des horizons emplis d’arbres et de silence. Ma peau n’a plus le même cuir assignant la rue au dehors, comme quand j’habitais ici.
Je ne peux marcher comme la foule sans arrêter mon regard sur cet homme qui dort en pleine rue.
Ce matin, mon regard a trouvé les horizons urbains.
Dans la rue de l’arc, il y a vingt ans, il n’y avait ni femme ni lumière ni la nuit ni le jour.
Aujourd’hui, il y avait des tables installées entre la forêt de plantes, une fanfare joyeuse, des petits plats offerts avec amour, des gens de toutes les couleurs, des enfants au sourire contagieux, des utopies en marche. Les immenses bulles déformaient les immeubles de la rue de l’arc-en-ciel.
Je me suis éloignée des murmures de la ville, j’ai roulé vers la côte bleue, le petit miracle m’a attrapée, dans la pente, quand au détour du virage apparaît la mer au-dessus des rails de la gare de la Redonne d’Ensuès. Je me suis souvenue de ce jour où j’étais venue en train avec ma nièce de 3 ans et qu’elle avait mille fois répété en regardant la mer à travers la vitre :
– « Et ici, c’est profond? » – « Oui très profond ».
J’ai suivi les méandres de la route jusqu’à la calanque du Grand Méjean, en me demandant si ma voiture tiendrait à chaque côte.
Ma voix a résonné sous le pont des géants.
J’ai posé mes pieds sur le chemin des douaniers.
Une larme a coulé, me cueillant aux portes du passé.
Matteo est assis dans la pente et son sourire illumine son visage tanné.
La mer s’étale à l’horizon. Cette matière vivante qui révèle la beauté de chaque ciel.
Mon âme se reflète dans la blancheur duveteuse du ciel.
Se dépose l’écume de ces jours emplis de l’aridité du monde.
L’eau de mon corps se laisse bercer par le ressac de la mer.
Elle pétrie mon cœur de silence.
Un jour, la roche sur laquelle je suis assise sera recouverte par tes eaux bouillonnantes,rafraîchies par la fonte des plaines arctiques. Les baleines viendront chanter dans ces calanques. Les humains auront pris de la hauteur. Ils écouteront la profondeur de leurs sons venus des profondeurs du temps et de l’espace, se rappelant le temps où les grand-mères de la mer ont donné naissance à l’humanité en chantant leurs histoires. Simon les accompagnera avec sa scie musicale depuis les célestes nuées. Les remous qui agitent le monde auront fait place à la saveur du temps habité.
Au loin, les figuiers ouvrent leurs feuilles et les romarins offrent leurs fleurs.
Le printemps est là. Malgré tout.
Je ne sais pourquoi me revient maintenant cette phrase que l’autrice d’Harry Potter fait nommer à Albus Dumbledore s’adressant à Harry :
« Ce qui te définit, ce ne sont pas tes aptitudes, ce sont tes choix«
Stéfanie
Crédit photo : Stéfanie James – Départ du port de Marseille en direction d’Alger – 2009
