Au rythme de la marche

10 Août 2021

Quand l’espace détermine le temps
En marchant aux côtés des ânes ce printemps, je me suis amusée à imaginer ne faire mon travail qu’en me déplaçant à pieds. Jouer, comme font les enfants, « Et si je n’avais plus de voiture« …
Sont bien sûr venus les allègements nécessaires de matériel,
mais ce chemin là, je l’ai déjà fait depuis quelques années,
préférant revenir au plus près d’une parole nue, tissée avec les sons de mes compagnon·nes musicien·nes.
M’est venue ensuite la joie que me procure la marche avant de conter,
la plus belle des préparations, qui harmonise au fil des pas :
mon corps, le végétal, mes pensées, le minéral, mes émotions, le ciel.
Au bout de la marche, les mots goûtent une saveur singulière, gorgée de ce temps passé,
de ces vécus rencontrés, semant les masques en chemin.
Et puis c’est le Temps qui s’est invité.  
La joie de la marche est pour moi très reliée au temps qui se ralentit,
et me permet d’accéder à d’autres points de vue, d’autres réalités,
de voir des mondes que je ne vois pas depuis la fenêtre de ma voiture,
dans les accélérations de mon agenda bien rempli.
Sur la feuille de route, on ne compterait plus en frais kilométriques, mais en temps de marche,
incluant pleinement le temps de déplacement comme un travail autant intérieur qu’extérieur.
Cela mettrait en lumière ce chemin invisible que l’artiste fait lorsqu’il se prépare à rejoindre son public,
comme l’on va à un rendez-vous amoureux.
Comptant également le chemin retour pour quitter l’espace de la scène et du rêve
et revenir incarner la vie quotidienne.
La marche donnerait le temps à ces sas, offrant un écrin pour une parole plus précieuse. 
Les spectateur·rices pourraient également se joindre à la marche,
pour se préparer à leur travail du recevoir.
Prendre le temps de déposer en chemin leurs soucis et pensées qui parasitent l’écoute,
prendre soin de faire peau neuve pour laisser imprimer les images au dedans.
Et dans le retour, accueillir, laisser cheminer, infuser, intégrer
ce que les mots et les images auront mis en mouvement dans le secret de nos chairs.
Alors nous serions, ensemble, autrement nourris. 
De la même manière que les circuit-courts alimentaires nous assurent des nourritures de meilleure qualité,
reliées à des êtres de proximité dont nous pouvons visiter les fermes, forêts et champs,
questionner l’éthique de leur démarche paysanne,
rencontrer le cochon ou la brebis que nous allons manger,
savourer la cueillette des fraises et framboises dans le champs;
De cette manière là, la culture ne serait plus un acte de consommation supplémentaire,
à ajouter à sa liste de courses.
Nous y cultiverions ensemble les gestes de l’accueil,
soignerions ensemble ces subtiles ingrédients qui font que la grâce s’invite
et qui ne tiennent pas seulement au talent de telle ou tel artiste.
Cette alchimie mêlant l’espace, le temps, la parole et l’écoute.
Et la qualité de l’accueil, comme de la parole, qui part du coeur,
épice si précieuse comme le sel de l’histoire.
Un accueil sans conditions. 
Aujourd’hui, la parole conteuse m’apparaît essentielle, dans l’artisanat qu’elle suppose,
au même titre qu’un·e orfèvre, un·e potier·e ou un·e tourneur·se sur bois.
La connaissance des répertoires pouvant offrir un miroir à ce que nous vivons collectivement,
choisissant avec attention l’histoire qui saura accompagner nos pertes de repères
comme une bougie dans l’obscurité,
ou quelques cailloux posés sur le chemin dans la forêt profonde.
Le savoir faire de tisser un récit, de convoquer les images, de laisser résonner les silences,
de faire vibrer les symboles sans jamais les fermer,
offrant à chacun·e la liberté de cheminer dans ce qui fait sens pour lui·elle,
nous extirpant des combats d’un monde binaire, ouvrant des espaces de pensées et de rêves. 
Cet art si simple est un bijou.
Puissant et vulnérable, chaque ingrédient est essentiel pour que l’acte de conter prenne sens,
pour celui ou celle qui dit comme pour celleux qui écoutent.
Comment imaginer que contraindre cet accueil inconditionnel des publics,
n’a aucun impact sur nos êtres ensemble? 
Stéfanie
Crédit photo : MAGDA. Transhumance dans le Vercors. Mai 2021 – Dans le cadre de TRAVERSE – Dans tes rêves