Depuis deux mois, je vais régulièrement à la rencontre de jeunes collégiens pour partager les trésors et les mystères de l’Épopée de Gilgamesh. Je redécouvre l’histoire à travers leurs questions, leurs regards, leurs écoutes. Et je recueille les pépites.
Séance 1 : je leur raconte la trame de l’histoire. Prenant soin de nommer chaque pas qui constitue le chemin de cette épopée, et de taire mes images qui constituent la chair du tissu au fur et à mesure de la création. Juste la structure pour qu’ils intègrent le sens global de l’aventure tout en leur laissant l’espace de rêver leur film. Je me régale à regarder leurs visages s’habiter de leurs images intérieures. A la fin, les doigts se lèvent. – Madame, Gilgamesh au début c’est un peu comme Trump ou Bolsonaro. – Madame, ce qu’ils font dans la forêt des cèdres, c’est comme ce qui se passe pour la forêt amazonienne aujourd’hui, non? Et ce jeune à la fin de l’histoire, lorsque je dis que le serpent mange la plante de jouvence. – Madame, alors Gilgamesh il tue le serpent, il l’ouvre et il récupère la plante? – Non – Mais si Madame c’est pas possible, c’est le héro… Alors il mange le serpent et la plante elle fonctionne quand même… – Non, l’histoire finit comme cela. La séance d’après le même jeune dira cette phrase : Madame il en a mis du temps pour comprendre qu’il allait mourir comme tout le monde…
Séance 2 : nous sommes en cercle, les jeunes me partagent leurs recherches sur la vie en Mésopotamie antique et les symboles qui parcourent l’histoire. Un jeune lève la main – Madame, ça existait déjà le TNT? J’interroge la raison de cette question, ce qui lui fait penser à cela. Il montre l’élève qui vient de présenter la végétation de l’époque : roseaux, blé, orge, palmiers dattiers et grenades. Je comprends ce qui s’est inscrit dans sa tête à l’écoute du mot Grenade. Je lui raconte le fruit, sa forme, la couleur des délicieuses graines rouges translucides que renferme sa peau. Cela aurait pu durer des heures. Un nouveau réseau se tissait dans son esprit pour dessiner la grenade de la paix. Et lorsqu’une jeune fille se moque de mon émerveillement face à ces deux peuples akkadiens et sumériens, de langue, de culture, de religion différentes qui, au lieu de s’affronter, ont eu la sagesse d’allier leurs différences, de trouver les complémentarités pour créer une civilisation; je me surprends à nommer ce qui sous-tend mon intention profonde de raconter cette épopée aujourd’hui : rappeler les richesses de cette terre et des peuples qui l’ont habitée il y a 5000 ans de littérature, de musique, de poterie fine, d’astronomie et d’astrologie, d’élevage et d’agriculture, alors que d’autres s’acharnent à les ensevelir sous le sable du désert. Faire revivre les richesses et regarder nos ornières, en laissant agir le miroir de ce que cette épopée révèle des limites de nos civilisations actuelles, nées il y a des millénaires.
Il semblerait que cela fonctionne. Les jeunes ne s’y trompent pas et nos échanges à chacune de ces rencontres en témoignent.
5000 ans se sont passés et il semble encore nécessaire de faire la traversée avec Gilgamesh, pas derrière ni devant, au-dessus ou à côté, mais dedans. Plonger à l’intérieur de nous, pour laisser faire les transformations qui nous éloignent encore de cette relation précieuse au vivant dont parle si bien Siduri l’aubergiste et revenir dans la joie pleine de Enkidu à sa naissance.
Stéfanie
Crédit photo : MAGDA. Épopée de Gilgamesh dans la forêt des cèdres de Saou. Automne 2019.
