Chronos, Kairos et Aiôn

14 Fév 2020

Dans le brouhaha de nos vies chronométrées au millimètre seconde, l’envolée d’une bouffée d’air temporelle nous ébouriffe.
Il s’y engouffre le chant de la palpitation du monde, la joie s’assied dans nos cœurs et commence à méditer en mangeant des fraises face au Vercors.
C’est peut-être simplement ça que nous offre la parole contée : une invitation à glisser dans le temps du coeur.
S’asseoir ensemble et rejoindre les temps immémoriaux, cueillir les résonances avec ce qui agite nos humanités contemporaines,
et repartir dans le cadre de nos réalités légèrement transformé.
Plus globalement, embrasser l’art pour son sens du décalage poétique, qui imperceptiblement nous fait glisser vers cet ailleurs qu’on ignore en soi.
Ce jour-là, nous étions trois sur les routes du Royans, le pouce levé.
Nous avions fait le choix de la route buissonnière, loin des grands axes, à travers les steppes de Léoncel. Jean Loup passait au hasard de sa course tranquille. – « Je vous avance un peu » – « Cela te fait un sacré détour quand même« … – « Oh, ce n’est pas un détour, c’est une promenade« . Sentir les parfums maliens et mongols remonter, ces vagabondages partagés avec ces inconnus ouvrant des espaces de temps offert à celle qui se perd.

Penser la vie comme une promenade.

J’écoute les paroles parsemées de silence de Jean Loup. Elles disent le choix de ralentir le temps du travail pour se donner à vivre le temps de l’oiseau. – « Voler, c’est un entraînement. Pour bien voler, il faut y aller souvent, sentir le vent. Cela ne se fait pas à moitié…« . Il évoque ces années dédiées au parapente et je comprends l’immensité du regard de l’aigle qui s’ouvre derrière ses yeux bleus. – « J’ai fait plein de petits boulots. A l’époque on pouvait vivre un certain temps en ne travaillant que quelques jours. J’ai une toute petite retraite, mais je sais tout bricoler. Avant je dessinais des maisons dans un bureau, maintenant je peux en construire de mes mains. »

Sur le plateau de Léoncel, rien que le vent. Après presque une heure d’attente, je propose d’appeler Charlotte. Elle n’est pas loin, elle pourrait nous déposer à un carrefour plus passant. Elle aussi prend la vie comme une promenade.

Dans la voiture, on en profite pour lui poser notre fameuse question : « Comment fais-tu pour chercher des trésors?« . Sa réponse fait écho à cette phrase coécrite sur les petites bandes de papiers découpées dans la médiathèque de Saint Jean en Royans : Avoir vu son trésor et savoir en prendre soin. La voix de Charlotte berce notre descente vers la vallée, sur les routes sillonnant vers l’horizon des montagnes bleues. Elle nous parle des trois temps grecs : Chronos, Kairos, Aiôn. L’écho est fort avec ces trois derniers jours en Royans où ces trois temps se sont mêlés de diverses manières. Être artiste, ne serait-ce pas proposer des opportunités de faire valser les trois temps au rythme du coeur?

De retour ici, le temps s’accélère.

Reprendre la voiture, les horaires d’intervention et autres contraintes quotidiennes.

Mais le Kairos est là, ce temps du coeur qui offre la profondeur à l’instant.

Cette autre phrase écrite dans la médiathèque surgit :

Avoir le sensible sous la peau et savoir le raconter.

Les jeunes sont assis en cercle sur le sol. Je les écoute distiller leur part sensible.

Je m’émerveille de leurs images incarnées qui réveillent Gilgamesh.

Les frontières du temps et de l’espace se sont abolies.

A la fin de l’heure, l’un·e d’eux écrira dans son bilan : Cette histoire m’a appris qu’on ne se rend compte des choses importantes qu’après la fin, par exemple on ne se rend compte de l’importance de la vie qu’après notre mort. Et un·e autre : J’ai appris à profiter de la vie, parler fort, créer des histoires, connaître l’Histoire.

La danse des petits papiers nous a fait écrire :

Avoir du temps et crier le monde

Avoir toujours le temps et ne pas trouver le chemin de la neige

Je nous souhaite de trouver le chemin du temps qui préserve la neige sous nos pas.

Stéfanie

Crédit photo : MAGDA. Sur un chemin du Royans. Février 2020. TRAVERSE. Cie Dans tes rêves.