Il y a une douzaine d’années, après les élections de 2002, j’ai écrit un récit qui honorait la légende de création de la ville de Massalia – peut-être la seule légende de création de ville qui ne se finisse pas dans un bain de sang? – qui raconte une création de ville basée sur un mariage entre deux cultures et non un affrontement.
L’histoire se déroulait dans le quartier du Panier, là où Gyptis a choisi Protis – l’étranger, le grec d’Asie Mineure – et avec qui elle s’est unie sur cette colline surplombant la mer. Saturne, Thésée et le Minotaure se mêlaient aux personnages inspirés de mes rencontres et collectages dans le quartier, en arpentant les pavés de ce petit village qui m’habitait autant que je l’habitais, et à l’histoire des immigrations successives que Marseille a accueilli. Un comorien et une italienne, une égyptienne à un marseillais, et Madame la Huppe, comme une présence qui veille.
Après avoir tourné aux quatre coins de France dans des festivals ici et là, on nous a proposé de jouer 8 représentations au sein du quartier qui avait vu naître le récit, dans le théâtre du quartier. Je me souviens encore du parfum singulier qui a coloré chacune de ces représentations. Sur les bancs du Théâtre de Lenche, il y avait tout le quartier, même celles et ceux qui n’avaient jamais poussé la porte d’un théâtre, même si ce théâtre elles passaient devant tous les jours.
Ils venaient écouter leur histoire.
Lorsque j’allais prendre quelques victuailles d’urgence à l’épicerie de nuit – plus connue sous le nom de « Caverne d’Ali baba » – le patron en attrapait toujours une ou deux :
« Eh, c’est la conteuse, faut que tu vois, on est tous dedans son histoire. Y a tout le quartier. Y a même Josette! Et le pavé de l’escalier des Accoules….«
Il n’y a que lors de ces 8 représentations que la salle entière a ri à gorge déployée, lorsque j’évoquais ce pavé descellé qui éclaboussait le héro de l’histoire quand il passait dessus. C’est que ce pavé, tout le monde en avait fait l’expérience. Alors quand je racontais les mille et une terres étrangères conservées par Saturne, là sous la place des moulins, et qu’il avait lui-même descellé ce pavé pour avoir de la lumière, la profondeur de l’écoute était d’une épaisseur inégalée ailleurs.
Je me souviens m’être dit, alors, que la force des conteurs et conteuses « de terroir » résidait certainement dans cette intimité partagée avec un paysage quotidien arpenté par tous·tes. Quand les contes s’habillaient des gestes et des horizons que chacun·e empruntaient.
Je suis allée il y a quelques jours à une conférence sur la décroissance.
Le conférencier invité a dit à un moment : « la question n’est pas quelle énergie moins polluante je choisis pour ma voiture, mais comment j’organise ma vie pour ne plus prendre la voiture« .
C’était mon exploration de la dernière newsletter… j’en suis loin… c’est que ce qui est encore largement encouragé, c’est la circulation de la culture. Plus on va loin plus c’est valorisé. Une bonne conteuse, c’est quelqu’une qui joue loin chez elle, et toutes les déclinaisons de « Nulle prophète en son pays« . La valeur se mesure en nombre de kilomètres d’éloignement de ton domicile!
Choisir de privilégier de raconter ici, oh, c’est louche.
Depuis quelque temps, l’interrelation tissée avec le petit peuple des non-humains colore les réflexions d’un certain nombre d’artistes, d’intellectuel·les, de chercheur·ses…
Cette relation au milieu, elle s’arpente par les pieds.
Ce n’est que depuis que je vais chaque matin à l’école par le petit chemin buissonnier, que j’ai repéré le pierrier dans lequel niche le couple de blaireaux que je croise de temps en temps.
Je me dis qu’il y a certainement des plaisirs qui vont se perdre dans le rétrécissement qui s’invitera quand les ressources d’énergie s’amenuiseront. Et il y a d’autres joies qui viendront à nous, comme les mûres et myrtilles sur le bord du chemin.
Hâtons-nous d’accueillir tous les réfugiée·es des quatre coins de la planète dans nos villages.
Comme ça, nous aurons la joie de la multiplicité du monde, sans augmenter notre empreinte carbone.
Buvons dans la coupe dorée de Gyptis et Protis!
Quant à moi, je me réjouis de raconter bientôt au pied de ma maison, pour les oreilles des voisins et voisines, rassemblé·es autour de la première épopée écrite sur l’argile, née entre le Tigre et l’Euphrate sur les terres d’orient.
Et je m’attelle sérieusement à la création d’un circuit-court de la culture en Drôme.
Je fais le vœu que nos villages s’habillent de couleurs et de chants aux langues multiples.
Un tout-monde à portée de pied.
Stéfanie
Illustration : Lola Pôl – Entre deux rives, spectacle créé par Stéfanie James, Samuel Barroo, Saleha Moudjari – Marseille – 2006.
