| Ce matin-là, je me suis réveillée avec cette question : Qu’est-ce qu’agir ? De Agere ; ἄγειν, pousser, presser ; sanscrit, aj, mouvoir. Le petit Robert en donne trois définitions : 1. Faire qqch., avoir une activité qui transforme plus ou moins ce qui est. 2. Se comporter dans l’action de telle ou telle manière. Il a bien, mal agi envers eux. Agir au nom de quelqu’un, de quelque chose. 3. (choses) Produire un effet sensible, exercer une action, une influence réelle. Le remède n’agit plus. Causer, produire quelque effet. Quand le feu agit sur le bois, il le réduit en cendre & en fumée. Alors quand j’avais le désir d’aller marcher et que ma fille m’a dit qu’elle voulait rester lire, j’ai dit d’accord. Chacune a agit selon son désir. Et la question a cheminé : Et toi, comment agis-tu ? Tu marches seule dans la forêt ou dans la rue portant haut banderoles et slogans ? Tu t’allonges et tu lis ? Tu construis des murs ou des ponts ? Des murs qui enferment, séparent ou protègent comme ceux de la maison du troisième cochon ? Tu plantes des arbres ou tu les coupes ? Tu médites ? Tu postes des messages sur facebook ? Tu ouvres des espaces de réflexion par l’écriture ? Tu accueilles des étrangers chez toi ? Tu racontes des histoires ? Tu tries tes déchets ou tu as trouvé le chemin pour ne plus en avoir? Tu te prépares à aller voter ? Tu fabriques un panier en osier, où tu mettras les plantes glanées dans la colline ? Tu t’engages dans des actions de désobéissance civile ? Tu nettoies l’eau de la rivière qui coule près de chez toi ? Tu boursicotes ? Tu prends soin de tes enfants et de ceux des autres ? Tu regardes le ciel se colorer au coucher du soleil ? Tu traverses les épreuves, affrontes les obstacles à bras le corps, comme dans un conte merveilleux ? Tu tailles le rosier ? Tu combats ? Tu laisses faire ? Tu balaies devant ta porte ? Tu donnes des graines aux oiseaux ? Et puis il y a tous ces moments de non agir, de repos salvateur ou de sidération, pétrifiés comme si nous avions croisé le regard de Méduse. Je marche, et les arbres agissent sur moi. Mes pensées s’ancrent dans mes pas. L’hiver transforme la nature par sa mise au repos. Cela influe sur moi quand je prends le temps de me mettre à son écoute. Quand l’état du monde m’attriste, je réécoute ce passage du Mahâbhârata dans la voix de Cécile Hurbault, ce moment précis où Arjuna s’effondre alors qu’il doit donner le départ du grand conflit, que Krishna lui nomme que tout est juste, même s’il ne le comprend pas, que le renouvellement du monde est en marche. Quand j’écoute les actualités, souvent les bras m’en tombent, alors je me rappelle de la fin du conte où la jeune fille aux mains coupées tend les bras pour sauver ses enfants de la noyade dans la rivière, qu’elle sent ses mains repousser, et se poser sur la peau de ses enfants. Quand j’ai la sensation que nos sociétés sont déboussolées, je pense à Salomon dans son exil et cette phrase nommée par Catherine Zarcate : il y a un temps pour chercher, et il y a un temps pour perdre. Agir, c’est porter son désir au monde. Comme le bébé, nous n’avons besoin de personne pour vivre notre sentiment d’être, mais nous avons besoin de l’Autre pour se sentir exister. Agir, c’est porter son désir avec le monde, se prendre la main et faire la ronde. Je nous vois, comme les aveugles autour de l’éléphant, touchant chacun une partie de cet animal inconnu. Comme nous, ils s’affrontent pour que soit entendu ce que chacun a touché : un éléphant c’est comme un long tuyau tout mou, non c’est dur et piquant, non des éventails fouettant le vent, non un mur qui respire, non une colonne solide, non un bout de ficelle qui remue. Saurons-nous faire comme eux : demander de l’aide, prendre du recul, associer les pièces de puzzle pour que dans nos têtes apparaisse l’image de l’éléphant tout entier, riche de chaque partie : trompe, défenses, oreilles, flancs, pattes et queue. Tu agis loin de chez toi ou dans ton village ? Que fabriques-tu avec tes voisins, tes voisines ? Tu te rassembles avec tes pairs, tes semblables et aussi avec celles et ceux qui te révèlent ton étrangeté ? Comment prends-tu soin de ce qui nous relie, de la naissance jusqu’au dernier instant ? Et en ce moment, où trouves-tu la ressource de continuer à agir ? Moi, je m’assied dans le cercle, je raconte et j’écoute des histoires. C’est simple et tellement puissant. Chacun, chacune y renforce son désir d’agir en prenant parole tout autant qu’en offrant un chœur d’écoute. Quand je n’ai plus de mots, je pars marcher. Cela offre toujours le recul nécessaire et la mise en mouvement des pensées. Et puis il y a ces jours où je suis terrassée, comme le grand guerrier Kassa Kena Gananina, allongée sur la terre, immobilisée sous le poids d’une plume du grand oiseau Konoba. Ces jours-là, je m’assied, longtemps, immobile au dehors. Je me glisse dans le silence de ma chair, à l’écoute des mouvements du dedans, je plonge dans mon cœur, et je remonte à la surface. C’est toujours de lui que tout repart, mon coeur à l’ouvrage. Alors comme la petite vieille, je prends la plume entre mes doigts, je souffle dessus, elle vole sur la page et trace quelques lignes, un chemin. Le guerrier se relève, je me met en marche, une femme debout sur l’étendue blanche, une femme qui rit, parce que la joie est un art. Un art qui se cultive par tous les temps. Parce que pour qui ne connaît pas l’oiseau Konoba, une plume est une plume. Stéfanie Crédit photo : MAGDA. – Cercle conteur dans l’école de Saou |
