Cueilleuse de rosée

4 Août 2022

Ce matin-là, j’ai été réveillée par le chant de la pluie. Ô bruit doux de la pluie, par terre et sur les toits. Je suis restée allongée, bercée par la pluie, je n’osais pas bouger de peur de l’effrayer, qu’elle s’enfuit tel un animal sauvage. Je n’ai pas bougé et elle s’est arrêtée peu de temps après.

Sur les pentes du Jocou, l’herbe est jaune. Cela donne au Diois une allure de steppe mongole.

Entre les genêts dénudés de leurs fleurs, nous nous courbons pour chercher les derniers brins de lavande. Julia dit qu’on aurait dû venir plus tôt cette année, elles ont séché plus vite, et avec le manque d’eau, il y en a moins. Elles n’avaient jamais été chercher jusque dans les genêts.

Chaque brin compte.

Elle lance : « Elles seront plus concentrées. » Rien n’écorche sa joie du vivant.

Année après année, jour après jour, nos corps prennent la mesure de l’état du monde.

Chaque geste du quotidien porte le poids du changement.

Je glisse le regard vers les peuples du sud. Au-delà des mers. Là-bas, cela fait longtemps que la terre se craquelle. Ils ont de l’avance. Ils se sont mis en marche pour s’adapter à ce qui est. Ils ont tant à nous apprendre.

La terre est une cueilleuse de rosée.

Pure comme le diamant, et pourtant si fragile, elle se dépose chaque matin sur ses flancs.

Les alchimistes en faisaient l’un des ingrédients majeurs d’élaboration de la Pierre Philosophale.

Au petit matin, les druides aussi récoltaient la précieuse, déroulant un linge sec sur herbes et feuillages pour l’imbiber de myriades de gouttelettes de rosée. Après essorage, l’eau pure était recueillie pour le Grand Oeuvre. Les lavandières de la nuit en emportaient peut-être quelques gouttes avant leur départ, pour désaltérer ceux de l’autre monde.

Encore aujourd’hui, il y en a qui cueillent la rosée.

De mille et une manière.

Sans bruit et en toute transparence, ils et elles apportent le rafraîchissement au monde, comme autant de bénédictions que la rosée l’est pour la végétation. On les voit errer sur le seuil qui sépare la nuit du jour, accroupies à hauteur de fleurs, nommant, écrivant, dessinant de nouveaux horizons pour les peuples. Certains diront qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, qu’elles rêvent ou divaguent, qu’ils feraient mieux de trouver un métier qui rapporte. La mémoire des druides sait que ce sont dans les gestes simples que se trouve l’immensité.

Demain, j’irai m’asseoir sur l’herbe et j’attendrai le point de rosée.

Je mettrai mes mains en coupe.

Je les porterai à ma bouche.

L’eau ruissellera dans ma gorge, et mon cœur sera humide.

Il n’y a rien de pire ces temps-ci que l’assèchement du cœur.

Stéfanie

Photo : Warka Water Tower – Tour de récupération de rosée conçue par l’architecte italien Arturo Vittori