Alors que le soleil se courbe pour se glisser sous la terre, nous sommes trois abeilles portant la bourra* à nous courber devant les brassées de lavande qui ponctuent les collines pelées. Les rayons du soir caressent nos peaux, nos faucilles chassent délicatement les abeilles le temps de notre ouvrage, les papillons cohabitent avec nous. Certains ne bougent pas, comme cet Apollon qui est resté stable, la trompe plongée dans la fleur violette, occupé à déguster, nous offrant la beauté de ses tâches blanches, rouges et noires posées sur la délicatesse de ses ailes dentelles. Cette année le parfum de la lavande est doux, sucré, un vrai bonbon pour le cœur. C’est le premier jour de récolte.
Dans les hauteurs dioises, je me suis glissée jusqu’à la cabane des bergers. J’ai retrouvé la suave lueur de la bougie qui accompagne nos soirées, et l’immensité des montagnes bleues qui se superposent à l’horizon infini. Mes mains embaumaient la déesse des montagnes. Celle que tous viennent saluer, frôler, butiner.
Autour d’elle, la vie intense, l’éveil des sens.
Au matin, alors que les poules et le coq offrent leur concert, nous sommes trois dans la cabane au pied de l’alambic. L’eau glougloute, la vapeur distille l’achillée millefeuille dans l’air, on attend. On s’émerveille des ingénieuses constructions que sont les nids de guêpes, véritable papier recyclé. Celle de 49 ans fait glisser les fleurs d’hysope sur la tige. Elles tombent sans bruit dans le saladier. Celle de 11 ans dessine une cabane de sorcière des plantes. Celle de 49 ans se demande si celle de 11 ans pourrait dessiner sur les nids de guêpes. Celle de 4 ans dit Parfois je doute… – Ah bon disent les deux autres. – Oui, parfois je doute l’hydrolat ! – Aaaah ! disent les deux autres. L’hydrolat d’achillée millefeuille coule et celle de 49 ans se délecte de la poétique de la langue de celle de 4 ans, qui remplaçant G par D, C par T, construit sans s’en rendre compte des bribes de poésie aussi douces que la lavande sauvage.
Ici, plus aucun doute, juste goûter chaque parcelle de temps, la laisser infuser jusqu’aux os, s‘en délecter les papilles, dévorer le silence d’ici pour en diffuser un peu dans la vallée, écouter tous les petits bruits : le bêlement rauque de cette brebis, le frôlement des ailes de papillon contre le brin de lavande, celui de la bourra contre mes fesses, le tintement des pierres, les cris aigus des enfants aussi vivants que l’eau de cette source qui nous désaltère.
J’essaie de me souvenir du titre du livre posé sur la table de la cabane des bergers. La révolte des paysans ? Non, ce n’est pas cela. La révolte, elle était sur le panneau indicateur, juste avant d’arriver. C’était un autre mot, à coté de paysan.
Il ne me reste que celui-ci. Je l’aime ce mot : paysan, paysanne.
J’y entends le pays, le paysage, la sagesse du pays, celui qu’il·elle foule avec ses pieds, qui connaît les vents du sud ou de l’ouest, la marche des nuages et des saisons, qui récolte les orages dans la joie, et les siestes à l’ombre des grands pins.
Demain, je vais remettre le manteau de l’épopée de Gilgamesh. Je vais m’y balader en paysanne, y cueillir les paysages et les vents contraires, les courses de gazelles et le parfum des cèdres, les grognements d’Enkidu et des lions, les caresses du soleil sur la peau de la Joyeuse. Les images reviennent au-dedans, ouvrant des horizons infinis vers d’autres steppes. Il y aura un peu du silence de là-haut, c’est sûr. Et un parfum de lavande venu se perdre en Mésopotamie.
Stéfanie
* La Bourra : Pour cueillir la lavande de manière traditionnelle, on utilise une bourra (ou bura, boure), qui désigne en Provence la grande toile de récolte en jute ou en chanvre que l’on porte sur le dos et dans laquelle on dépose les brins de lavande coupés. Historiquement, les coupeur·ses de lavande attachaient cette solide pièce de tissu autour de leur taille ou la posaient au sol pour y déposer les brassées de lavande fraîchement coupées à la faucille, avant de nouer les quatre coins pour former un gros baluchon.
Peinture : Anwar Abdoullaev
