Il est des bonheurs simples, qui vous attrapent et vous arrêtent dans la course effrénée des jours. Les feuilles d’automne traversées par la lumière, la roche blanche qui s’embrase au couchant, le rire cristallin d’un enfant qui rompt le silence.
Il y a les voix qui surgissent de la radio, dans l’antre de la voiture serpentant entre les gorges. Celles qui vous happent au point de rester assise, à l’écoute. Avoir coupé le contact et rester là, ne plus bouger. Être suspendue. Laisser le mouvement se poursuivre à l’intérieur. Arrêter le temps qui court. Sentir la fraîcheur hivernale envahir l’habitacle, et rester pendue aux lèvres d’Alice Diop. L’écouter déambuler entre ses bibliothèques, poser des mots sur ce qui m’habite avec une intimité rare, dire la nécessité de l’espace et du temps, de lire, écrire et rêver, pour parvenir à formuler. Recueillir sa voix dans le cocon de silence qui englobe mon corps et celui de Mirabelle, plongée dans son livre comme je suis plongée dans la parole d’Alice. Sentir les sororités de leur rapport au monde, de leurs plongées dans ces bulles de beauté et d’absolu qu’offre la littérature comme des ressources pour traverser l’incohérence du monde sans trop d’éclaboussures. Laisser les échos se faire, quelques semaines plus tard, avec les récits de Scholastique Mukasonga qui raconte comment l’écriture sauve. La sauve de sa culpabilité de survivante au génocide du Rwanda, et sauve la mémoire des disparu·es, de celles et ceux qu’elle nomme en noir sur le papier blanc.
L’écho rebondit jusqu’aux récits de Suzy Platiel, ce matin de décembre, racontant les sanan de Haute Volta dans les années 60 : « Dans cette communauté en oralité, ils avaient la mémoire des personnes et des fonctionnements sur – au moins – quatre générations. Cela change tout dans la dynamique de transmission. »
Reprendre la route et être cueillie dans un virage par la voix de Wim Wenders. L’écouter raconter les prémisses de Perfect days. Avant même d’avoir vu le film, aimer Hirayama comme un frère. Laisser voyager mes pensées jusqu’à la découverte du Kojiki au gré des recherches de Blanche, et cette joie de la myriade de mots pour dire la contemplation de chaque parcelle du monde. Sourire à cette infinie tendresse des détails que Wim Wenders est allé puiser dans la terre où le soleil se lève. J’erre sur les routes entre silence, voix de radio et monologue intérieur. Une conversation se tisse au fil des jours et des voyages, je me réjouis des paroles qui viennent à moi, en échos joyeux à mes pérégrinations de pensées.
Peu à peu, quelque chose se formule en moi.
Formuler, c’est exprimer une idée, une opinion, un désir. Énoncer avec précision. C’est aussi créer des remèdes ou faire acte de langage à travers les formules magiques de contes : abracadabra, shazam, hocus pocus, sésame ouvre-toi.
Pied sur feuille, je m’envole vers la canopée baignée de soleil.
Dans chaque librairie, Mirabelle demande « Avez-vous Le mot qui arrêta la guerre d’Audrey Alwett ».
J’aime l’entendre poser cette question comme une formule magique.
Dans l’histoire, ce n’est pas le mot Amour, ni Beauté qui arrête la folie des humains. C’est le mot Pourquoi?
Il est des bonheurs simples, à renouveler à chaque instant. Écarquiller les yeux, les poser sur la beauté du monde nichée dans chaque goutte de rosée, dans cet arc en ciel dessiné entre les nuages, dans la danse des feuilles avec la lumière*, dans cette émotion qui effleure à travers les mots de l’autre. Oui, faire travail d’émerveillement, ne pas renoncer.
* Au moment où j’écris ce texte, je n’ai pas encore vu le film Perfect Days de Wim Wenders. Quelle joie de découvrir à la fin du film, que le japonais a un mot pour nommer « la danse des feuilles des arbres avec la lumière ». C’est le Komorebi. Comme il est doux de nommer le monde.
Stéfanie
* Le Komorebi (木漏れ日) est un mot japonais intraduisible en un seul terme en français, qui décrit la lumière du soleil filtrant à travers le feuillage des arbres.
Tableau : ZeftTime | Wall installation | 2020 – series in progress | Hani Zurob, artiste palestinien, œuvre exposée à l’Institut du Monde Arabe à Paris
