Comme un dessin au karkadé

8 Nov 2024

Lorsque je me mets à l’écoute de l’état du monde,

Je pourrais être tentée de baisser les bras, de tout arrêter, d’éteindre la radio, de tourner la tête, de ne plus lire les nouvelles du monde, de partir en courant, de chercher un lieu où me replier.

Je pourrais me laisser gagner par la peur, et rétrécir ma vie et celle de mes proches.

Je pourrais laisser la colère m’envahir, jusqu’à devenir rage, et entrer en révolte.

J’ai décidé d’entrer en joie. Pas celle des plaisirs de surface vite balayée par un temps gris ou une annonce désastreuse. Celle dont parle Jacques Lusseyrand dans ses livres « Et la lumière fût » et « Le monde commence aujourd’hui« . La joie fondamentale d’être vivant·e sur laquelle rien n’a de prise. Celle qui continue d’exister tout en restant lucide sur les horreurs que créent nos humanités malades.

Celle qui se nourrit de beauté et diffuse son parfum avec la puissance de la douceur.

Celle qui allume le feu de la création et déplace les montagnes.

Celle qui nous rassemble et nous tient debout.

Dans le panel de tous les projets qui me tiennent debout, tous portés par la même intention : prendre soin de nos êtres ensemble, inviter la beauté et la poésie au cœur de nos quotidiens, renforcer nos communautés, nourrir nos relations au vivant dans toute sa diversité.

Parce que face au rouleau compresseur du règne de l’intelligence artificielle, du tout numérique et ses désastres capitalistes, le seul réseau qui tienne, c’est celui de chair à chair, de bouche à oreille.

Je repense chaque jour aux paroles de Simon Gassibirege et aux Cercles récréatifs qu’il instaure au Rwanda pour prendre soin de la communauté, en parallèle de la santé mentale communautaire et la justice communautaire. Les trois piliers de la résilience collective.

Le jour de mon départ de Jordanie, juste avant de rejoindre le taxi qui m’emmenait vers l’aéroport, je suis entrée dans une boutique de mosaïque, attirée par un oiseau en médaillon. Le palestinien qui m’a accueillie parlait français, et six autres langues. Il était d’une infinie sagesse. Il m’a offert le cadeau de me raconter la place des hakawati (conteurs) avant 1950 et l’arrivée de la télé domestique en Jordanie. Ils racontaient des contes et donnaient des nouvelles, chaque soir de ramadan, pendant 40 jours à la rupture de jeûne. Les hommes écoutaient et ramenaient contes et nouvelles à partager à leurs femmes et enfants. Chaque village avait son hakawati. La communauté prenait soin d’eux, ils détenaient les contes mais aussi tous les secrets, toutes les nouvelles. Ils se réunissaient entre eux régulièrement pour partager leurs répertoires de contes et les nouvelles. Dans les moments où les villages étaient « hara« , encerclés, seuls les hakawati pouvaient aller et venir comme ils voulaient. Personne ne se méfiait de ces hommes simples qui racontaient des histoires. Pourtant ils assuraient la liaison entre les résistants et le peuple. Personne ne se méfait d’eux. Et pourtant ils étaient le feu des révolutions. Par leurs histoires, ils transmettaient en métaphore, le berger était le gouverneur, les moutons le peuple et le loup le colonisateur. Les services secrets ne comprenaient pas les codes de leurs histoires, leurs métaphores, leur langue locale, ils n’avaient pas grandi ici, ils n’avaient appris que l’arabe littéraire.

Comme les équipes volantes pendant la résistance dans le Vercors, ils offraient des espaces pour se rassembler, rêver, penser, résister, se réchauffer, se donner des nouvelles, poétiser le monde, se soulever. Un réseau bien plus solide et indestructible que ce que nous appelons « réseaux sociaux ».

A Amman, j’ai rencontré Sally Shalabi, une hakawatieh.
Cette semaine, sont arrivés sur les téléphones de Palestine, les contes palestiniens qu’elle a récoltés, racontés, enregistrés, pour que les enfants de Gaza puissent les écouter. Que comme les artistes à Gaza qui continuent de dessiner avec le thé et le karkadé, les enfants puissent continuer de nourrir la joie intérieure et la beauté pour traverser l’horreur.

 Stéfanie

« Freedom » de Mai Qaddoura, artiste plasticienne jordanienne. Exposée à la Jordan National Gallery of Fine Arts – Amman – Jordanie