Des silences porteurs de mémoire

4 Sep 2026

Il y a des silences qui portent la mémoire. Ou qui se gorgent de la longueur des temps traversés.
Ou est-ce la mémoire des temps anciens qui se manifeste par l’épaisseur de son silence ?

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Mardi 4 août, festival Nouvelles du conte, Bourdeaux (26)

L’orage annoncé nous a rassemblés dans la salle des fêtes de Bourdeaux. Je suis assise sur une des chaises du public, dans l’ombre je vois les chaises se remplir, 150 ? 170 ? 200 personnes ? Beaucoup. Nous sommes nombreux à nous serrer les uns contre les autres dans la moiteur de cet énième jour de canicule. Dehors, en face de la roulotte, les camions de pompiers, les hélicoptères et les canadairs ont repris leur triste ballet. Un nouveau feu a pris dans le Diois. Ce soir, nous avons rendez-vous avec l’épopée sumérienne. Le récit attend, tapi dans les coulisses de ma mémoire.

A chaque aube de porter cette épopée, j’ai la sensation de m’asseoir au pied des grandes murailles d’Uruk, de coller mon oreille pour écouter les murmures d’Ishtar me racontant cette vieille histoire.

Nous savions qu’il allait nous falloir descendre dans un autre endroit de nous-mêmes, en-deça de l’espace social, de la chaleur étouffante, de notre fatigue accumulée par les jours qui brûlent nos peaux et nos forêts, du brouhaha du monde lui aussi en feu. Nous nous sommes pris la main et nous avons plongé. L’épopée a offert ses sas de décompression, elle nous a guidés pas à pas vers les profondeurs intimes et collectives. Au rythme des initiations du roi qui ne voulait pas mourir, nous avons refait le voyage à travers la sagesse des peuples sumériens, nous nous sommes glissés sur le fil du récit akkadien comme on remonte le fleuve Euphrate. La chaleur a accompagné la dilatation du temps et convoqué l’intensité du soleil des plaines de Mésopotamie antique. Chacun de nous a fait le chemin, l’épopée s’est offerte comme un miroir face aux enjeux de notre siècle, ravinant dans nos cœurs jusqu’à dénicher nos traces de tyrannies humaines. Nous avons ôté nos oripeaux, nous nous sommes avancés nus face à la mort, et au bout du chemin les millénaires ont habité l’air d’un épais silence.

Le passage de la forêt des cèdres a résonné fort au regard de l’été que nous avons traversé ici et dans le monde.

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Mardi 11 août, stage d’Art Martial Sensoriel : Souplesse et Robustesse, Argelès Gazost

Aujourd’hui, nous avons habité la profondeur de nos os. Le même silence épais nous a enlacés au dedans comme au dehors, laissant remonter tout le matériau à mémoire caché dans la moelle de nos os. Précieusement, rassembler nos os comme la petite sœur les dépose dans son mouchoir avant d’aller les enterrer pour que pousse l’arbre de la renaissance et que chante l’oiseau de vérité. Réveiller nos os à mémoire, les laisser nous murmurer les vitalités enfouies, les récits de nos généalogies lointaines.

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Jeudi 20 août. Pays basque espagnol, parc naturel Aiako Harria

Une pluie orageuse est annoncée dans la journée. La matinée semble stable. Nous décidons d’aller découvrir Oianleku Harrespila*, un des cromlechs** qui habitent les montagnes alentours. Ils témoignent des croyances des communautés pastorales qui occupaient les montagnes basques il y a près de trois mille ans. Construites sur les hauteurs où les bergers emmenaient les bêtes en estive, marquant la bascule de rites funéraires vers la crémation, à partir de 1200 ans avec JC, le cercle marquait l’emplacement d’une sépulture à incinération, un cercle de pierre funéraires.

Il se trouve à deux heures de marche de l’Auberge où nous séjournons, mais la marche de la veille a réveillé la résistance des adolescentes. Nous partons à sa recherche, guidés par le GPS, qui nous mène vers des chemins inaccessibles en voiture. Arrivés à une impasse, une femme nous indique le nom d’un quartier d’Oiartzun d’où part la route qui emmène au plus proche du site. Après avoir tourné sans succès, nous nous arrêtons dans une auberge pour demander. Quatre hommes nous indiquent la route à prendre : en face du restaurant Fortaleza 1786, 100m avant le col qui commence par un B, … Nous repartons pleins d’espoir, mais de nouveau le GPS nous mène sur des chemins de montagne. De retour à l’auberge, décidés à déjeuner, face à l’accueil rustre, nous décidons d’aller manger à l’autre auberge : Fortaleza 1786. D’abord se restaurer. Nous verrons après si nous trouvons la route évoquée. Pendant que nous mangeons, une pluie fine caresse le paysage. A la sortie du restaurant, la route, face à nous. Alors, est-ce que l’on tente ? Celle d’entre nous qui maîtrise l’espagnol va demander à des hommes attablés en terrasse, dont l’homme au chapeau de cowboy et au chien que nous avons croisé devant les mines d’Arditurri hier soir. L’un deux, le moins alcoolisé, lui indique précisément le chemin à suivre, en vérifiant qu’elle a bien compris le chemin. Nous voilà partis, plein d’espoir et habités de persévérance.

Nous arrivons sur la route du col, la brume recouvre le paysage. Sur le chemin, nous croisons le quartier évoqué par la femme. Tout s’emboîte comme un puzzle. Vaches et chevaux sauvages mangent les fougèrent des roches qui bordent la route et nous invitent à ralentir. Nous nous enfonçons dans la brume. Premier arrêt sous la pluie fine, avec quelques pierres rassemblées en cercle, mais rien d’extraordinaire. Nous repartons pour trouver Oianleku Harrespil.

La voiture garée en contrebas de la route, nous continuons à pieds. Nous descendons le long d’une forêt digne de contes merveilleux. Les troncs recouverts de mousse, les ramures prêtes à embrasser une maison de lutins, des arbres centenaires avec de l’espace entre eux, le sous bois nettoyé par les cheveux et les vaches qui surgissent depuis la brume. La pluie s’intensifie autant que notre désir de dénicher le plus grand cromlech du secteur, voire d »Europe. La brume accompagne notre quête de mystère. Le GPS montrant définitivement ses limites, nous nous en rendons à notre intuition. Suivre ce chemin de mousse qui se glisse dans la forêt. Entrer dans un arbre creux. Suivre les sonnailles. Derrière la brume apparaît une maison de bûcheron, de chasseur, ou de Baba Yaga. A son côté, un immense tronc couché aux racines arrachés encore saillantes, certainement en attente d’être débité par les Jenty, géants de ce pays. Le chemin s’avance dans la forêt, en haut, un champ. Et de la brume épaisse surgit, pierre après pierre, l’inespérée : Oianleku Harrespil. On raconte qu’il y a un volcan qui choisit les personnes qui l’approchent, qui s’habille de brume pour perdre les visiteurs. Nous nous sommes dit tout le long de notre périple que les basques choisissaient de ne pas indiquer le chemin des cercles de pierres pour préserver ces espaces sacrés, et que leur approche ne se donne qu’à certains voyageurs.

Nous y voilà. Je m’assoies sur une des pierres. Immédiatement, surgit l’intensité du silence qui ravine les mémoires anciennes. Les cloches des vaches et brebis se font lointaines et tricotent une musique féerique transportée par la brume. Le silence emplit l’espace du centre de l’harrespil, épais, gorgé de douceur, telle une caresse pour nos vies en mouvement. Le temps suspens sa course. Les morts murmurent leurs secrets sous le couvert de brume. Sous la mousse, des os réveillent nos joies enfouies.

Sur le chemin du retour, chacun de nous se laisse porter par la joie d’être vivants, croisant le regard intense d’une vache aux cornes majestueuses, caressant l’encolure d’un cheval téméraire, glissant à l’abri d’un arbre creux, saluant la magnificence de cet hêtre centenaire, laissant le regard s’évader vers mille et un chemin à suivre. La pluie douce continue de bénir notre chemin des miracles.

Aujourd’hui, en pays basque, nous sommes entrés dans un conte merveilleux, choisissant entre la bonne et la mauvaise auberge, marchant dans la forêt profonde, affrontant les épreuves sans se laisser décourager. Ce soir, deux adolescentes ont marché sous la pluie sans aucune trace de fatigue. Sous mes paupières, au moment de m’endormir, des poussières d’étoiles et une gorgée de silence.

 Stéfanie

* Harrespil (en basque) : enceinte de pierres, cercle de pierres
** Cromlech (en gallois) : cercle de pierres plates
Crédit photo : Stéfanie James. Cromlech « Oianleku Harrespil » près d’Oiartzun dans le parc naturel Aiako Harria